Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par caphi

Le 1er colloque sur les transidentités organisé à l'EHESS a eu lieu les 22 et 23 mai. LIRE > "Transgenres : nouvelles identités et visibilités" : un colloque à Paris sur le devenir des TRANSIDENTITES (22 / 23 mai 2009).

À cette occasion, Têtu a interviewé Marie-Hélène Bourcier, une des organisatrices, qui préconise la sortie du victimisme et prône l'«empowerment».

Par Ursula Del Aguila Chef de rubrique Têtue.com, Têtu News, mardi 19 mai 2009

TÊTUE: Vous avez organisé le premier colloque international sur les identités et les visibilités trans qui va avoir lieu à l'
EHESS les 22 et 23 mai prochains, avez-vous rencontré des obstacles?

Marie-Hélène Bourcier:
Pas à l'EHESS. Mais nous sommes trois organisateurs (les deux autres étant Chantal Zabus de Paris III et de l'Institut Universitaire de France ainsi que David Coad de l'université de Valenciennes). Il est clair que le projet a dérangé mais vous savez ce que c'est. On ne va vous le dire en face. Chantal Zabus en a bavé et cela explique nos difficultés à obtenir des subventions. Le problème est profond et il tient aussi à la politique publique de lutte contre les discriminations telle qu'elle s'est imposée par le haut en France. Quand j'ai appelé l'Acsé pour leur parler du colloque, on m'a répondu: « ah! vous appelez pour les discrim', on fait pas dans les trans». Sans comptez que s'ils «avaient fait dans les trans», il aurait fallu des personnes trans certainement à moitié mortes pour obtenir quelque chose! Il est grand temps que la Halde comme l'Acsé mais aussi la Mairie de Paris et tous les acteurs de la lutte contre les discriminations, y compris les bonnes âmes militantes LGBT, comprennent que ce n'est pas en victimisant et en juridicialisant les dites discriminations que l'on va s'en sortir. Voilà qui affaiblit et assigne une identité de «victime» aux personnes attaquées en fonction de leur genre, de leur race ou de leur sexualité; cela crée une dépendance par rapport aux institutions au lieu de donner de l'Empowerment aux personnes; ce que procure, a contrario, la reconnaissance et la recréation permanente de leur culture, de leur mémoire, de leur différence et de leur expertise. Je suis résolument opposée aux politiques de la vulnérabilité et des droits articulée sur la x-phobie à toutes les sauces à fortiori contre l'exportation universelle. Une personne injuriée doit pouvoir répondre à coup de talons aiguilles ou s'en foutre plutôt que de remplir le test sur la page web de la Halde: êtes vous une victime? Il y a d'autres manières de lutter contre les discriminations en passant par l'Outreach et l'Empowerment, ce que j'appellerais l'affirmation culturelle positive sans oublier de mettre les personnes concernées aux postes décisionnaires.


Par ailleurs si l'EHESS accueille le colloque en ces 2 jours de mai, sur les sexualités et les genres, elle n'a pas réellement fait de place à des enseignements suffisamment pointus a fortiori pour le dit champ des Trans Studies qui explose institutionnellement ailleurs, dans les pays anglo-saxons notamment. On a les mêmes problèmes avec l'enseignement du féminisme, des études postcoloniales...La France est le pays européen le plus à la ramasse. Les personnes trans ou non qui veulent travailler sur ces problématiques ne trouvent pas de profs, de directeurs de thèse compétents, de masters adéquats. C'est du foutage de gueule la plupart du temps et nous sommes sans doute le seul pays qui laisse encore tant de champ aux sexologues straights pour encadrer les recherches. Sans parler du fait, bien sûr, que dans notre pays retardé en matière de droits des minorités en général, que nous n'avons aucun enseignant trans et out à l'université dans l'hexagone. La majorité des intervenants de ce premier colloque sont évidemment des transacadémiques activistes, certains de renom comme Susan Stryker et Stephen Whittle. Ils ont joué un rôle décisif dans la lutte pour l'affirmation des trans aux Etats Unis pour la première, en Angleterre pour le second avec Press For Change. Ils sont d'ailleurs les auteurs du volumineux, que dis-je, de la Bible des trans studies parue chez Routledge en 2006 et qui fait 792 pages. Ici comme d'habitude, on attend toujours les traductions. Il est important que le point de vue trans, l'expérience trans alimente la production des savoirs trans et sur les genres et le sexualités en général. Ce sont eux et elles qui sont parmi les mieux placés et des plus créatifs tant sur le plan théorique que politique. Ce qui ne manquera pas d'intéresser les hétéros qui sont mal dans leur cul-ture sexuelle et qui se sentent bridés par notre système sexe/genre dominant. Le jour où l'on aura compris ça...

Que pensez vous du rapport concernant la prise en charge des trans que la HAS (Haute autorité de santé) vient de sortir (critiqué par les associations notamment les Flamands roses à Lille)?
A l'heure où je vous parle, la plupart des associations et notamment celles regroupant des jeunes trans ont émis de réserves sur le rapport et sur l'annonce de la dépsychiatrisation faite en grande pompe. C'est rassurant. Les deux sont liés. Mais avant de commenter l'actualité brûlante de ces derniers jours, il faut souligner qu'il y a un réel problème de méthodologie avec ce rapport. Outre le fait qu'il n'apporte rien de nouveau et ne remet pas en question le protocole type mais indigne à la Cordier, il a été fait de manière surplombante et sans aucun respect pour les personnes trans qui sont leurs propres experts et qui auraient dû être directement associés à l'élaboration du rapport. Ceci étant, en 2006, la coordination Existrans a accepté des conditions de pompage d'information inacceptables, à part quelque uns dont le GAT (Groupe d'Action Trans). A l'époque, décision fut prise de ne pas s'opposer à ce qui ne s'appelait pas l'HAS mais l'ANS. Je ne peux pas m'empêcher de penser que si nous avions quelques années de trans studies derrière nous, un centre d'archives qui fonctionne, que si nous arrêtions de passer par des cautions, des intellos straight qui n'y connaissent rien (par exemple l'appel du Monde est bien sympathique mais on n'y trouve qu'une signature trans...), dès 2006, pour des raisons épistémologiques et politiques, les trans auraient pu s'entendre pour poser des conditions débouchant sur une vraie collaboration. A l'horizontale et non à la verticale. Mais ce qui s'est passé, c'est que l'ANS a demandé aux assoces trans de leur donner des noms pour se choper des histoire de vie qui finiront en verbatims témoins de parcours individuels... des personnes qui sont dans les protocoles, par ailleurs évalués très sommairement. Et les assoces l'ont fait. Logique qu'on tourne en rond au niveau des résultats. La «sympathique» mise en place de la consultation on line jusque fin mai par la HAS cette fois procède de la même logique. On pompe, on pompe avec un questionnaire très encadré pour simuler une démocratie participative ou une consultation à peu de frais. Tout est à reprendre. Ceci étant, je crois qu'Etienne Cagniard de la HAS peut l'entendre.

D'autant que le rapport HAS en l'état est en contradiction totale avec la prétendue déclaration de dépsychiatrisation des trans qui serait enfin acquise. Outre le fait qu'on ne voit pas bien pourquoi Roselyne Bachelot demande un décret à la Halde (qui devrait changer de président pour commencer), le rapport est psychiatrisant pour les trans. Le rapport de la HAS est donc caduque. Il faut bien s'entendre sur ce que l'on entend par dépsychiatrisation. Une requalification de l'ALD telle qu'elle vient d'être annoncée par la ministre de la santé n'est pas synonyme de dépsychiatrisation. Dans les faits pour l'instant, ce sera toujours le psychiatre qui décidera alors que l'on pourrait lui substituer un autodiagnostic comme le demandent certains. On pourrait même en arriver à une surpsychiatrisation dans les faits et dans le futur surtout si le rapport de la HAS reste en l'état puisqu'il vaudra pour recommandation pour les médecins psychiatres. Et là on verra clairement que l'annonce de Roselyne Bachelot n'est que politique et les trans seront bien baisés.


Comment se pose aujourd'hui la question de la militance pour les trans, beaucoup moins visibilisés que les gays et les lesbiennes? Je ne suis pas la mieux placée pour répondre à cette question mais je ne dirais pas que la militance lesbienne est visibilisée autant que l'est celle des gays à moins de ne se restreindre qu'aux problèmes relayés médiatiquement et mis en avant par «la communauté» des droits homonormatifs (mariage homoparentalité); et à s'obnubiler comme nous le faisons sur un agenda plaqué et gelé qui est à la source même du séquençage: Gay first,  L en mineure ou on fait semblant et le T après, mais après parce que ça effraie. Tout le monde sait que le T gêne et dégoûte beaucoup de gays. Que n'avons nous (Archilesb! ArchiQ et Vigitrans) pas dû faire, soit dit en passant pour que les trans soient pris en compte dans le projet d'archives LGBTQ de Paris qui est en toujours en carafe. Au passage, je signale qu'il avait été voté, il y a plus d'un an, lors d'une réunion de reprise du projet après la catastrophique gestion du projet par Le Bitoux et Martinet qui ont cramé une subvention de 100.000 euros, une présidence paritaire culturelle tripartite: un pédé, une gouine, un trans. Et ce, sous les auspices des archives départementales de Paris. Bon, Louis Georges Tin que je félicite au passage pour son action concernant la dépsychiatrisation s'est assis sur le vote auquel il a participé et s'est autoproclamé seul président. Mais le problème, c'est qu'il est très occupé. Oui, Louis Georges, si tu m'entends, nous devons beaucoup aux Trans et si tu les as mis dans ton caddie cette année, il faut leur rendre leur droit à archiver leur histoire, leurs luttes et leurs cultures et que redémarre au plus vite la mise en place du centre. Susan Stryker a longtemps travaillé aux archives de San Francisco et elle y a fait un boulot formidable que personne d'autre n'aurait su faire de cette manière.


Quelles sont les liens entre les subcultures queer et trans? Diriez-vous qu'elles ont émergé ensemble? Non, il existe des cultures trans pour ne parler que de l'Europe et des pays anglo-saxons depuis le début du siècle dernier. Même si le terme de «transsexuel» apparaît après les opérations. Ceci étant dit, il y a eu, et je pèse mes mots, une double interpénétration entre subcultures queer et trans. Dans les années 90, les deux subcultures se superposent par endroits, ce qui génère frictions et nouvelles identités. L'on voit apparaître des transgenres qui ne veulent plus être qualifiés de transsexuels et des FtM en abondance qui vont entretenir des liens étroits avec les lesbiennes queer ou vouloir s'en différencier absolument comme Brandon Teena. En même temps les trans se rebiffent avec raison contre des théorisations queer de la première vague (Butler par exemple) et des queer qui leur assignent une vocation nécessairement subversive ou politique (genderfucking de rigueur). Ce problème est abordé dans le dernier numéro des Cahiers du Genre. Actuellement à la différence des relations trans/gai, il existe des liens étroits entre la subculture urbaine étatsunienne et européenne lesboqueer et trans (et souvent S&M), plus particulièrement FtM qui se manifestent politiquement et sexuellement. Je connais peu de lesbiennes qui n'aient pas eu de pratiques sexuelles ou d'histoires avec des FtM ou des MtF.

Vous proposez la mise en place d'un journée mondiale contre la transphobie, un T Day, pour l'an prochain?  Ah non! et d'autant que c'est obscène cette histoire de T-day créée par un gay tout seul comme un grand alors les Trans ont leur T day depuis 1998, leur Day of Remembrance (le T-Dor) suite à l'assassinat de Rita Hester à Boston. C'est du vol pur et simple, ce T day à la belle saison. Et je suis contre les formulations X-phobe de quelque chose parce que je crois que cette psychologisation séquentielle et faussement différentielle pour expliquer les attaques contre les minorités sexuelles. Ca ne veut rien dire si on y réfléchit bien ou alors cela relève d'un TOC dont seraient atteints les LGBT! Qui par ailleurs demandent la dépsychiatrisation!! En outre, les demandes d'extension de dés-homophobisation, de dés-lesbophibisation et enfin de dé-transphobisation ont des effets pervers de taille: elles assignent seulement trois identités sexuelles qui n'existent pas en tant que telles partout dans le monde et elles érigent le modèle sexuel européen et anglo-saxon comme modèle. On a bien vu à quoi ça a servi pendant la seconde guerre du Golfe, le type de gay masculiniste anti-arabe que ça a produit ou encore comment cela a interféré avec les politiques d'immigration en Hollande par exemple. Pour ne pas parler de... «dégâts collatéraux»? pour des droits de l'hommisme parisiens quand ils claironnent «l'homosexualité» en Afrique. Le coquelet LGBT français ferait bien de la boucler avec ses projets de dépénalisation universelle de l'homosexualité depuis l'Onu. C'est terrible ce Villepinisme, ces Napoléon le Petit. Cela relève pour moi d'une politique pré post-coloniale, arrogante, eurocentrique et criminelle. Cela revient à passer sous silence la diversité et la richesse des identités de genre et sexuelles dans le monde: quel est l'intérêt d'aller expliquer à un Moshe de Oaxaca au Mexique que nous savons mieux que lui qu'il est trans...ce qu'il n'est pas. Il faut repenser l'agenda même si celui que l'on connaît est simple à avaler et à communiquer, et donne bonne conscience à la paroisse, ce qui ne veut pas dire qu'il soit le seul ou le meilleur. Il y a d'autres agendas possibles et d'autres manières de faire de la politique. Mais pour cela il faut des aires de débat à la fois dans «la communauté LBGTQ» mais aussi dans l'espace public en général.

Marie-Hélène Bourcier
, sociologue (Université de Lille III.EHESS/Cadis)
Animatrice du séminaire Queer Fuck My Brain à l'EHESS et au Palais de Tokyo.

 

Photos de Sarah Davidmann

Par Sarah Davidmann
Défilé press for change Karen Studio Andy Trans ProudDéfilé press for change
 Photos de Sarah Davidmann - 4 photos par Sarah Davidmann

Commenter cet article