Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par caphi

« À l’heure où l’Occident est confronté aux revendications des homosexuels pour le droit au mariage et à l’adoption, et aux demandes d’intervention chirurgicale et de modification d’état civil, par les individus désirant changer de sexe, il paraît opportun de jeter un regard sur les pratiques sociales et les représentations symboliques d’une petite société de chasseurs-cueilleurs de l’Arctique canadien, les Inuits que j’ai pu étudier depuis le milieu des années 1950.

(par Bernard Saladin d’Anglure*, anthropologue, université Laval, Canada)

L’équilibre démographique de ce peuple était alors très précaire ; un enfant sur deux mourait avant un an. Mais la reproduction simple des générations, des familles domestiques et du sex-ratio s’opérait néanmoins, grâce à une conception subtile de l’identité de genre, de la division sexuelle des tâches, de la filiation parentale et de l’alliance matrimoniale.


C’est sur un fond de dualisme cosmologique sexualisé, à la frontière bien déterminée, qu’ont été pensés les mythes d’origine, le cycle de la reproduction humaine et celui des saisons. Le chevauchement de la frontière des sexes était cependant possible avec la croyance en une transsexualité néo-natale, la pratique du travestissement infantile et la médiation tierce des chamanes.

Pour comprendre ce système complexe et flexible, il faut se départir du point de vue de l’adulte ordinaire et adopter celui du chamane, capable d’évoluer entre l’échelle infra-humaine (celle du fœtus et de l’enfant) et l’échelle supra-humaine (celle des esprits). »

Extraits du séminaire "D’un sexe à l’autre"  (juin 2004)

source :
Masculin/Féminin : la loi du genre partie IV | AgoraVox

Saladin d’Anglure Bernard, Être et renaître inuit. Homme, femme ou chamane (préface de Claude Lévi-Strauss), Gallimard, coll. « Le langage des contes », Paris, 2006, 429 p. + 8 p. de pl. N&B, bibl., gloss., ill.


A
près cinquante années de recherches dans l’Arctique canadien, Bernard Saladin d’Anglure offre à ses proches, à ses informateurs disparus ou vivants, mais aussi au grand public, un premier ouvrage sur les mythes d’origine de la vie humaine chez les Inuit, sur les mythes de différentiation des sexes ou encore sur la relation entre humains et monde animal. Grande synthèse de la kyrielle d’articles scientifiques rédigés au cours de sa carrière, cet ouvrage est un bouquet de mythes et de récits mythiques explicités et commentés, confrontés avec d’autres variantes régionales. Le texte entrelace les commentaires au mythe, rendus distincts par l’usage de deux polices différentes, si bien que le lecteur non initié à la mythologie inuit en saisit rapidement les grandes structures et peut pénétrer progressivement dans la pensée inuit. Les initiés regretteront cependant de ne pas avoir accès à la version inuktitut de ces récits et à leurs conditions de production.

Lors de son premier séjour dans la communauté d’Iglulik en 1971, l’objectif de l’auteur était d’étudier la conception inuit de la reproduction de la vie et les règles et mythes liés à la socialisation des enfants. Le révérend Noah Nasuk lui conseilla alors de rencontrer les aînés Ujarak et Iqallijuq. Magie du terrain, Saladin d’Anglure reconnut en eux le fils du chamane Ava, interrogé par Knud Rasmussen pendant la cinquième expédition de Thulé, en 1922, et l’épouse qui lui était promise à l’époque. À ces deux informateurs exceptionnels s’ajouta un troisième, Kupaaq, grand conteur, aîné des petits-enfants d’Ataguttaaluk, la « reine d’Iglulik », femme devenue chamane après avoir survécu à une famine en mangeant les cadavres de son premier mari et de ses enfants.

Les mythes et récits de ce livre proviennent en grande partie d’entretiens menés en inuktitut et enregistrés en 1972 et 1973 avec ces trois précieux informateurs. Ils sont complétés, entre autres, par les versions recueillies par Knud Rasmussen, pendant la cinquième expédition de Thulé, et par celles publiées par Franz Boas (recueillies par l’intermédiaire du capitaine Comer à la fin du xixe siècle). Le texte débute et s’achève sur des récits de souvenirs intra-utérins dont l’auteur a cherché à montrer la spécificité en tant que nouveau genre narratif. Bernard Saladin d’Anglure ne développe pas ici d’argumentaire, mais montre, au gré du récit, comment se composent les structures caractéristiques de ces souvenirs et leurs procédés de narration. L’expérience intra-utérine est marquée par une acuité sensorielle et une clairvoyance propre au fœtus. Celui-ci conserve les souvenirs, les caractéristiques et les compétences de l’âme-nom qu’il réincarne. Le récit est également marqué par un changement d’échelle, passage de la vie fœtale au monde humain : le fœtus perçoit l’utérus comme un petit iglu. Le locuteur se remémore avoir, à plusieurs reprises, aperçu la tête d’un chien (pénis du père) s’engouffrant dans l’entrée et vomissant un liquide dont il se nourrissait. Le moment de la naissance approchant, il se souvient d’une sensation d’étroitesse dans l’utérus ; ce dernier est alors comparé à un iglu de neige qui, subissant l’arrivée du printemps, se met à fondre. Prolongeant la piste suggérée par Claude Lévi-Strauss, Saladin d’Anglure explore l’idée que, chez les Inuit, les niveaux ontologique, sociologique et cosmologique procèdent de mêmes structures, à des échelles et dans des contextes différents. Le passage d’un niveau à l’autre se révèle cependant source de dangers. De nombreux mythes réunis dans cet ouvrage font valoir que l’union entre un humain et un animal ou un esprit (adoption, alliance matrimoniale ou procréation) s’avère périlleuse. C’est le cas, par exemple, de cet homme uni à une femme-outarde et qui fera l’expérience de l’impossibilité de leur relation conjugale tout au long d’un parcours semé d’obstacles à symbolique féminine (lampe à huile, marmite et paire de cuisses géantes). Construit sur une série d’oppositions (nord/sud, froid/chaud, homme/femme, etc.), ce récit évoque la séparation des sexes et celle nécessaire entre monde humain et monde animal. La seule personne autorisée à en transcender les différentes échelles était le chamane ou « troisième-sexe » selon la terminologie de l’auteur.

L’auteur entremêle temps mythique et temps historique (histoire, culture, pratiques). Il évite de subordonner l’un à l’autre et ne cherche pas non plus à isoler une expression figée et authentique du mythe. Il travaille à partir de l’atemporalité du mythe et de sa forme mobile et réempruntable. Toutefois, à cet ouvrage, il manque une discussion sur le rapport entre mythe et histoire. On regrettera en effet l’absence de précisions sur l’inscription de ces récits dans leur contexte historique, sur leurs conditions d’énonciation, sur le rapport à la tradition, à la mémoire et à l’oubli. Il n’en demeure pas moins, comme le souligne Claude Lévi-Strauss dans l’émouvante préface dont il l’honore, que de cet ouvrage se dégagent la richesse des terrains assidus et l’intimité peu à peu tissée avec la société d’accueil.

Caroline Hervé, « Saladin d’Anglure Bernard, Être et renaître inuit. Homme, femme ou chamane (préface de Claude Lévi-Strauss), Gallimard, coll. « Le langage des contes », Paris, 2006, 429 p. + 8 p. de pl. N&B, bibl., gloss., ill. », Journal de la Société des Américanistes, 2007, tome 93, n° 1, [En ligne], mis en ligne le 23 janvier 2008.
 

source : http://jsa.revues.org/document7263.html.

Brève bibliographie de Bernard Saladin d’Anglure
Anthropologue social, spécialiste des Inuit de l’Arctique canadien, du chamanisme, et des droits autochtones.
Après un doctorat en anthropologie, il a été chargé de recherches (1965-1973) au CNRS (Laboratoire d’Anthropologie sociale), puis professeur (1971-2002) au département d’anthropologie de l’Université Laval (Québec) où il est, depuis 2002, professeur associé (retraité).
Il a effectué des recherches comparatives sur les Inuit, les Autochtones de Sibérie nord orientale et chez les Shipibo-Conibo d’Amazonie péruvienne.
Depuis 1988, il participe aux travaux des instances onusiennes sur les Peuples Autochtones.
Co-fondateur (1973) et président de l’Association Inuksiutiit Katimajiit (Canada) dont les objectifs sont l’étude et la promotion de la langue de la société et de la culture des Inuit. Cette association édite (depuis 1977) la revue internationale Études/Inuit/Studies (français-anglais) et des ouvrages dans la langue inuit ou sur les Inuit; elle organise les congrès internationaux d’études inuit (biennaux, depuis 1978).
Co-fondateur et membre actif (1988-2004) du Groupe d’Études Inuit et Circumpolaires (Université Laval, Québec) et du Centre Interuniversitaire d’Études et de Recherches Autochtones (CIERA, Université Laval, Québec) (2004) qui lui a succédé.
Co-fondateur et co-directeur de la collection «Mondes Autochtones» aux Presses de l’Université Laval (2004).
Co-chercheur (depuis 2002) dans le projet interdisciplinaire «Autochtonie et gouvernance» du Centre de Droit Public de l’Université de Montréal.
source : http://www.pag-ipg.com


Drôle de genre

Réflexions anthropologiques à propos d’un « 3e sexe social » chez les Inuit” (2006)
 
publié le 25 mars 2007 par Marie-No *

Une amie m’a récemment communiqué l’existence de cet article de l’anthropologue Bernard Saladin D’Anglure de l’Université Laval de Québec. Il décrit sa découverte de la manière dont les inuits intégrent les questions de gender variance dans leur culture.

Bernard Saladin d’Anglure est né en France, en mai 1936. Il est devenu anthropologue et s’est tout particulièrement intéressé aux habitants du grand nord. Il a publié d’importants travaux sur le chamanisme et sur l’organisation politique des Inuit. Il a également encouragé ces derniers à prendre en main les travaux d’anthropologie que d’autres réalisaient sur leur société. Les personnes intéressées trouveront une biographie sur le site les classiques des sciences sociales du sociologue Jean-Marie Tremblay.

Etre et renaître inuit, homme, femme ou chamane

Bernard Saladin d’Anglure est l’auteur de Être et renaître inuit, homme, femme ou chamane publié en 2006 chez Gallimard.

 C’est une amie, historienne et transgenre canadienne, elle-même métisse et ardente défenderesse de leur cause qui m’a signalé l’existence d’un article disponible on-line de cet auteur intitulé "Drôle de genre - Réflexions anthropologique à propos d’un ’3eme sexe social’ chez les Inuit"

Dans cet article l’auteur décrit sa découverte progressive de tous les éléments du mode de vie des Inuit qui lui font dire qu’ils ont constitué un troisième genre. Cela concerne autant la manière d’éduquer les enfants que ce qui fait que certaines personnes ont plus tendance à devenir chamans que d’autres. Cette description est tout à fait fascinante. Elle nous permet de découvrir une culture d’une très grande richesse.

Là où l’auteur a, à mes yeux, plus de limites, c’est quand il essaie de faire le lien avec plusieurs mouvements sociaux qui traversent les société occidentales modernes. Quand il fait le lien entre la description Inuit et la description occidentale de l’intersexualité, il se réfère à un auteur psychanalyste qui reste enfermé dans une vue normalisante et pathologisante de cette dernière (ainsi que de la transsexualité). Il a de même été en correspondance avec Colette Chiland dont la profonde incapacité à comprendre les personnes intersexes et/ou transsexuelles est tristement célèbre. Dans la conclusion de son article, il admet avoir du mal avec le mouvement de revendication des personnes intersexes, avec les approches queer et il indique que, pour lui, l’hétérosexualité (et le binarisme qui va avec) reste la norme. Il a aussi du mal à entendre les féministes qui lui disent (indirectement) que certains pourraient utiliser ses travaux pour combattre l’égalité de sexes.

Il me semble cependant que son article et l’ensemble de son travail sont très précieux. Il permet de faire découvrir une culture d’une très grande richesse et il l’a fait d’une manière suffisamment respectueuse pour aider cette dernière à reprendre son destin en main. La manière dont la culture Inuit a intégré les questions de gender variance en son sein me semble digne de respect et valoir la peine d’être décrite et communiquée. Ces très grandes qualités font que, à mes yeux, ces travaux valent largement la peine d’être connus et communiqués.

lien de l'article : www.vrais-visages.net/spip.php?article94
 
* Marie-No est la créatrice et l’administratice principale du site vrais-visages.net. Elle collabore également avec Lynn Conway (pour la traduction de son site en français) ainsi qu’avec L’Organisation Internationale de Intersexués, entre autres pour des traductions entre l’anglais et le français.

Commenter cet article