Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par caphi

Notre “pont” avec la communauté Two-Spirit – les intersexué-e-s Amérindien(ne)s

Rara Starblanket est un métis Chippewa et représentant du Conseil des Nations du Sud pour les états de Géorgie et Floride.

Depuis 40 ans Rara est musicien(ne) dans la région d’Atlanta en Géorgie et a fait plusieurs tournées au Canada et aux États-Unis.

Les métis sont ni blancs ni Amérindiens, mais les deux, comme les Two-Spirits qui ne sont ni hommes, ni femmes, les intersexué-e-s chez les Amérindiens. 

Two-Spirit
par Rara Starblanket
Porte-parole de l’Organisation Internationale des Intersexes

Traduit par Marlène Riwkeh Mèges
Revu et corrigé par Curtis E. Hinkle

(Note du traducteur : Je n’ai pas voulu utiliser des mots hybrides tels que – « ami-e »,  « doué-e » dans ce texte.  Le français ne peut pas exprimer une notion de trois sexes. Même si on considère que le neutre existe en français, cela ne résout pas le problème car les Two Spirits n’étaient pas « neutres » mais un sexe à part entière dans beaucoup de ces cultures.  Donc, j’ai décidé d’employer et le masculin et le féminin, mais jamais un mélange des deux car cela donne une fausse idée des Two Spirits qui n’étaient pas un mélange de deux choses ou des hybrides, mais plutôt une catégorie de personnes qui intégraient complètement l’essence du Grand Esprit, tandis que les autres sexes n’en intégraient qu’une partie.)

Pour l’Oll, je suis la personne qui parle pour les personnes de troisième sexe, celles d'origine amérindienne. J’ai beaucoup d'écrits et d'objets historiques qui m'ont été présentés comme étant d'origine Franco-Chippewa. Cela m'a été dissimulé puisque mon père voulait oublier ce milieu parce qu'il était très discriminé comme métis, un sang mêlé comme l'on dit.

Ma découverte de cet héritage a coïncidé avec celle de mon intersexualité, des choses que l'on me cachait, oui bien sûr, mais nous devons comprendre la génération qui a gardé ces secrets. C’était des personnes qui ont vécu des conflits majeurs et les temps difficiles d'une crise économique. Ils étaient et sont une grande collectivité, aussi leurs petits secrets et leur morale rigide ne devraient pas éclipser le bien que cette génération a fait. 

A l'occasion de ma découverte de ces deux faits qui ont changé ma vie, j’ai décidé de me renseigner sur ce que mes ancêtres autochtones pensaient des gens comme moi. J'ai découvert que les métis n'étaient vraiment pas acceptés par les hommes blancs ou les autochtones, mais par mes lectures, j'ai découvert que les Two Spirits courageux n'étaient pas seulement acceptées mais aussi très estimés par le reste des autochtones. Ils pouvaient avoir été des homosexuels comme l'on dirait ou de vrais hermaphrodites. Ils étaient perçus comme ayant des pouvoirs spéciaux. Beaucoup d'entre eux étaient des shamans. Ils étaient perçus ainsi en raison de leur aptitude à voir la vie sous tous les angles. 

Quand les Européens sont arrivés sur ce continent, ils étaient dégoûtés par ces Berdaches comme ils les appelaient, hommes qui vivaient en femme et femmes qui vivaient en hommes.  Ils étaient indisposés par tout cela, ils ont fini par rendre les amérindiens homophobes comme on le voit à ce jour et à cette époque.

Nous n’avons que les observations des blancs sur le troisième sexe auxquelles nous fier. Bien sûr personne d'entre nous n'était donc là à cette époque. Aussi c'est de l'information de seconde main. D'après ce que j'ai lu, il semble qu'il n'y avait pas cette terminologie politique ou médicale pour ces individus. Il y avait juste toutes sortes de différences. Mais pour eux ces différences n’étaient pas d’ordre médical car ils ne définissaient pas les personnes par rapport à leurs chromosomes et elles n’étaient pas définies par rapport à leur orientation sexuelle.  Pour eux les chromosomes X ou Y n’existaient pas.  Les gay prides non plus. Je n'ai rien contre ces fonctions médicales ou politiques identitaires. Elles ont été importantes pour nous tous, mais les autochtones semblent penser différemment. Ah oui, mais il s’agit de différences et c’est justement pour cela que nous revendiquons notre propre vision de la différence.

Pour moi, c’est  l’aspect spirituel qui m’intéresse dans tout cela.  Je ne veux pas vous donner des tas de citations que j’ai trouvées dans les articles que j’ai lus.  Non, c’est plus important pour moi de vous donner mes impressions, de partager ce que j’ai ressenti à la découverte de mon intersexualité en tant que métis et de parler de tout ce qui s’est passé avant nous, avant l’influence écrasante de la religion européenne sur le continent américain qui a profondément changé nos cultures.  Aujourd’hui, si vous parlez des amérindiens de troisième sexe avec d’autres amérindiens, vous verrez que tout a changé.  Vous entendrez : « Espèce de pédé, ne te mêles pas de ça » ou quelque chose comme ça.  Mais si on parlait des mêmes personnes de troisième sexe avec ces mêmes amérindiens avant l’influence européenne sur le continent, vous auriez entendu : « Ce sont des prophètes, des généreux, des guérisseuses, ceux qui font la paix, des douées. » 

Je n'aime pas m'en prendre aux religieux mais ils semblent condamner tout ce qui n'est pas normal pour eux et leur vision rigide de la société. Ils ont converti les amérindiens à leur façon de penser, ne tenant pas compte de ce que les autochtones pensaient du Grand Esprit et leur idée que nous faisons tous partie de cet Esprit.  Ils ont convaincu les autochtones que les personnes de troisième sexe étaient bannies de Dieu et  maintenant les autochtones jouent au basket-ball et haïssent toutes les choses que les chrétiens blancs leur ont dit de haïr. Cela m'attriste et me met parfois en colère et si je fustige les chrétiens, enfin, je deviens comme eux, critiqueurs et bigots. Je suis une personne de troisième sexe, je dois m’efforcer de sortir de ce cercle vicieux de blâmes et reproches. Je dois essayer de comprendre et non juger, de rejeter la haine. Le chemin a été tracé pour moi et je dois suivre et mener en même temps.

A environ 45 ans, quand j’ai découvert que j’étais intersexuée et métis,  j’ai dû faire face à une crise existentielle, trouver une nouvelle définition de qui j’étais par rapport à tout ce que je venais de découvrir sur mes origines qu’on m’avait cachées.  Cette découverte m’a beaucoup aidé à comprendre un peu mieux mon passé, mon enfance, à expliquer certains comportements, des choses très personnelles enfin,  pas quelque chose que les gens autour de moi remarqueraient.  Cela m'a poussée à lire tout ce qui me tombait sous la main sur chaque sujet. Il y avait beaucoup de faits, de personnages et de propos médicaux et d’histoires de sages, mais est-ce que cela m'a réellement aidé ? Pas vraiment. J’étais à la recherche de la réalité, de l’essence d’un métis, d’une personne de troisième sexe.

La partie métisse était plus facile à comprendre et accepter. Mon grand père et ma grand-mère étaient inscrits sur les registres officiels de la tribu. Pas de doute là-dessus.

Mais la découverte des Two-Spirits, des personnes de troisième sexe chez les amérindiens, reste toujours une découverte continuelle, toujours déconcertante pour moi. Par exemple, en tant que personne intersexe, suis-je obligée de m’habiller en homme ou en femme ? Dois-je faire attention à tout ce que je fais et à tout ce que je dis pour ne pas être « ambigüe » ou rejetée par les autres ?  Car j'ai l’impression après avoir fait la connaissance de beaucoup d’autres intersexes qu’on nous considère toujours comme des hommes ou des femmes mais que nous avons souvent d’autres façons de nous voir et souvent nous nous sentons déchirées entre deux mondes dans notre for intérieur.   Puisque nous portons des vêtements et ne sommes pas nudistes dans nos cultures européennes, nos différences physiques ne sont pas toujours remarquées. Serait-ce plus facile si nous avions les coutumes anciennes des amérindiens ? Pour les intersexes, homosexuel(le)s et trans, oui.  Mais en même temps nous n’aurions pas beaucoup d’autres inventions, comme des avions, des voitures par exemple.  L’électricité et les installations sanitaires sont des apports majeurs pour toute l’humanité.  Mais il s’agit ici de la vie matérielle des gens, ce qui n’est pas négligeable mais souvent aux dépens de leur bien-être spirituel. Les deux cotés, le matériel et le spirituel, ont leurs inconvénients quand il n’y pas d’équilibre entre les deux. Je pense que nous sommes sur le point d’élaborer une meilleure vision de l’humanité et de trouver un certain équilibre entre le matériel et le spirituel.  Je pense que j’ai choisi d’être intersexe afin d’aider les autres à comprendre et moi aussi à comprendre, à être plus compréhensive.  Je me sens un peu comme instructeur, comme l'étaient mes ancêtres de troisième sexe, non soumise à la cause féminine ou masculine mais à toute l’humanité. 

Il est écrit dans certaines sociétés amérindiennes que le sexe était choisi dans les quêtes visionnaires. La préadolescente allait dans la nature et revenait quelques jours après et annonçait ce qu'elle avait ressenti et son sexe était confirmé. Hélas, ce n’est pas aussi simple de nos jours. Nous avons des médecins pour nous dire ce que nous allons être. Mais ne les blâmons pas totalement. La société aussi dicte ce que l'on doit être, avec qui nous nous marierons et quels vêtements nous porterons et quels dieux vénérer et prier.

Certains de nos propos pourraient paraître durs. Et parfois c’est le cas. Et pourtant je pense que l'on devrait aspirer à un monde meilleur. Je sais qui je suis, aussi je peux laisser mes propos amers derrière moi. Je suis là pour enseigner, pour apprendre et comprendre. Je m'efforce de faire cela tous les jours avec les gens autour de moi.

Aussi je termine mes observations en espérant que dans le futur nous aurons un monde meilleur pour mes frères et mes sœurs. Nous faisons tous partie de l’Etre, le tout en Un.  Ainsi soit-il.
 

Commenter cet article