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Publié par la Webdromadaire

ARCHIVE

- source : 360° (le magazine suisse gay, lesbien, bi et trans), 26 février 2007
Qu’y avait-il de commun au XIXe siècle entre les invertis, les hermaphrodites, les tribades, les premiers transgenres et les femmes émancipées? Ils étaient tous considérés comme appartenant au 3e sexe. Laure Murat retrace leur histoire dans un ouvrage passionnant, «La loi du genre».

 

 

 On les reconnaît à leur démarche «maniérée», à leur façon de «tendre les fesses», à leur «manie du bavardage», qui leur a valu le surnom de «tapettes», synonyme en argot de bavard. En cette première moitié du XIXe siècle, les «tantinettes emmanchées» font une entrée remarquée dans les archives de la police parisienne qui passe son temps à guetter les pédérastes aux Champs-Élysées pour les prendre la main dans le sac, si l’on peut dire. On n’oublie pas non plus les tribades. Toujours d’après la police, «un rapide mouvement de la langue et des lèvres» serait leur discret signe de reconnaissance…
 

 

Jamais 2 sans 3

 

Pédérastes et tribades répertoriés par la police ne constituent cependant que la partie la plus visible de l’iceberg. Dans «La loi du genre», Laure Murat, chercheuse spécialisée dans l’histoire culturelle, retrace l’histoire fascinante de ce que l’on a appelé «le 3e sexe» au XIXe siècle, non seulement en France mais aussi en Angleterre et en Allemagne. Pour les bien-pensants, cette population composite rassemblait les hermaphrodites et les intersexués, les travesti-e-s, les tribades (qui ont précédé les lesbiennes d’aujourd’hui) les premier-e-s transsexuel-le-s, en passant par les suffragettes et les femmes émancipées. Grâce à d’intelligentes mises en perspective des différents types de discours, Laure Murat montre comment ce «3e sexe» s’est construit non seulement dans les archives de la police de Paris, mais aussi dans les traités de médecine légale et de psychiatrie, la presse, les romans et les essais. Cette «tribu» de plus en plus visible va rapidement prendre une place importante dans la société: les lesbiennes sont chantées dans les cabarets; les transgenres, dont le nombre ne cesse de croître, défraient la chronique.

 

 

Vade retro!

 

Les premières femmes à bicyclette sont mises dans le même sac. Car le vélo, c’est la liberté, le port de la culotte et le signe d’une «virilisation» insupportable. Quand elles passent, c’est bien simple, les paysans leur jettent des pierres! Appartiennent au «3e sexe» tous ceux qui rompent avec les lois de la société et ses conventions. Ils sont considérés comme des éléments perturbateurs, ils enflamment les imaginations et provoquent une violente levée de boucliers.

Plus que les personnages extraordinaires qui les ont inspirées, ce sont donc leurs caricatures qui ont forgé notre imaginaire social: la tribade virile à qui «il manquera toujours quelque chose», le passif efféminé et l’actif viril. Citons aussi l’inverti traître à la nation et auteur de complots homosexuels, à l’instar du complot juif, et les femmes écrivains, ces êtres «anormaux» et «sans sexe», qui, pour reprendre la formule de Balzac, peuvent bien écrire, «A une condition: qu’elles brûlent leurs œuvres». C’est aussi les fous, car pour la médecine psychiatrique, les homos, hommes et femmes, sont atteints de démence. Sauf qu’à force de créer de nouvelles catégories, les médecins finissent par se plaindre de l’explosion vertigineuse du nombre de malades mentaux!

Pour Laure Murat, c’est ce 3e sexe, dissident de la société hétéronormative, qui a réussi par sa seule existence à déstabiliser le monde hétérosexuel et à l’amener à s’interroger sur sa dualité. Un questionnement qui a conduit l’Université de Harvard à distribuer en 2004 à ses étudiants un questionnaire proposant trois cases pour le sexe: «homme», «femme» et «autre».

 

La loi du genre, une histoire culturelle du «troisième sexe» de Laure Murat, Fayard

 

 

 

Laure Murat: «Le 3e sexe oblige les deux autres à se penser»

 

En France, premier pays d’Europe à dépénaliser la sodomie, la répression policière

restait particulièrement vigoureuse et les mouvements de défense du 3e sexe proportionnellement faible. Comment l’expliquez-vous?

Dépénaliser la sodomie, c’est-à-dire tous les rapports non procréatifs, n’induit pas nécessairement de changer les mentalités. Dans l’esprit des policiers et d’une écrasante majorité, l’homosexualité restait un délit moral qu’il convenait de poursuivre par tous les moyens – même si le législateur révolutionnaire l’avait exclu du Code pénal en tant que «crime». Il y a une conséquence paradoxale à cette situation: pourquoi défendre le 3e sexe quand celui-ci n’est pas officiellement condamné dans les textes de loi? Pour quelle cause se battre? La vigueur de la communauté allemande, par exemple, s’explique ainsi par la nécessité de lutter contre une législation qui rendait l’homosexualité passible de cinq ans d’emprisonnement.

 

 

Les lesbiennes, en revanche, n’ont jamais été inquiétées par la police…

 

Oui, pour deux raisons au moins. Tout d’abord parce que beaucoup de lesbiennes étaient déjà connues des services de police en tant que prostituées vivant de leurs charmes auprès des hommes. Il n’y avait donc pas lieu de les surveiller doublement. D’autre part, parce que le lesbianisme, dans la plupart des cas, est directement en rapport avec le plaisir des femmes, dans une sphère intime absente des circuits économiques, et que cette question n’a jamais beaucoup intéressé la société patriarcale…

 

Les féministes de la première moitié du XXe siècle sont-elles à vos yeux celles qui refusent le plus fermement de s’inscrire dans la dualité femmes/hommes?

Il est très périlleux de généraliser sur «les féministes de la première moitié du XXe siècle». La plupart d’entre elles tiennent très fermement à cette dualité homme/femme et refusent l’idée d’un être «neutre» ou «hybride» que pourrait représenter un 3e sexe abolitionniste des frontières entre les sexes. Nous dirions aujourd’hui qu’elles étaient «essentialistes» - et qu’elles croyaient à une identité spécifiquement «féminine». En revanche, il existait une frange de femmes affranchies, plus «constructionnistes», qui a défendu ce concept de «sexe intermédiaire» au-dessus ou en-dehors du dimorphisme traditionnel. Ni homme, ni femme, mais des «êtres» désireux d’exercer un métier (artiste, libraire, sportive) sans spécification de genre.

 

Vous écrivez que «le 3e sexe oblige les deux autres à se penser». Peut-on vraiment dire qu’ils s’interrogent? En réalité, ne provoque-t-il pas surtout le malaise et le rejet?

Lorsque je dis que le 3e sexe oblige les deux autres à se penser, je pense à ce qu’il a provoqué dans les discours ou dans les pratiques: l’apparition, par exemple, du mot «hétérosexuel», qui a dû être forgé à la suite du mot «homosexuel» pour pouvoir s’en démarquer. Jusque-là, l’hétérosexualité était «l’amour normal». Plus près de nous, nous pouvons aussi évoquer le mariage gay. Parce que deux hommes ou deux femmes ont officiellement émis le désir de se marier, la société hétéronormée a bien été obligée de définir (ou de redéfinir) le concept de «mariage». Quels sont les droits de l’amour? Quel est le cadre de sa reconnaissance juridique? On peut dire la même chose, évidemment, pour l’homoparentalité. Je crois que c’est là un apport considérable, et très salutaire, du «3e sexe».

 

Vous semblez cependant vous interroger sur l’existence même de ce 3e sexe dont la création démontrerait finalement que l’égalité entre les hommes et les femmes est irréalisable.

En effet, si l’égalité entre hommes et femmes était «réalisée», nous n’aurions sans doute pas éprouvé le besoin de recourir à une troisième catégorie, transcendante, intermédiaire ou tout simplement «autre». Il me semble qu’aujourd’hui, la communauté transgenre et toute la réflexion menée à l’intérieur du mouvement queer montre que, si le concept de «3e sexe» est désuet, il reste, théoriquement, un opérateur très efficace dans les débats sur la différence des sexes.

 

http://360.ch/blog/magazine/2007/02/troisieme_sexe/

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