Par Samuel Kuhn, Mediapart, 17 Mai 2009 -
Edition : Usages et mésusages de l'histoire
La France serait ainsi le premier pays à prendre une telle décision, répondant à Louis-Georges Tin, organisateur de la
Journée mondiale contre l’homophobie (et par ailleurs auteur d’un
Dictionnaire de l’homophobie, PUF, 2003), qui appelait vendredi dans
Libération à
cette déclassification (« Les trans sont des cibles aisées », interview, vendredi 15 mai 2009,
http://www.liberation.fr/societe/0101567380-les-trans-sont-des-cibles-aisees).
C’est en effet une véritable avancée, tant la question de la transsexualité reste dans l’ombre des questions LGBT (lesbienne, bi, gay et trans). Une part d’ombre bien
résumée par la solitude de cette militante transsexuelle devant le centre Pompidou, l’an dernier à l’occasion de la journée mondiale contre l’homophobie.
http://www.dailymotion.com/video/x5gq8h_la-solitude-de-la-militante-transse_news
La question trans (transsexuelle ou transgenre) bouscule et réinterroge en effet non seulement l’ordre établi (à commencer par l’état civil) mais aussi
la problématique du genre et de l’identité sexuelle, qu’il s’agisse d’une démarche s’inscrivant dans un processus officiel de réassignation d’une nouvelle
identité ou de résistance à la normalisation de la masculinité et de la féminité.
L’occasion de (re)découvrir l’ouvrage de la philosophe des Queer Theories, Judith Butler, Gender Trouble paru aux Etats-Unis en 1990 (Trouble dans le
genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, La Découverte, 2005, préface de Eric Fassin). L’ouvrage fut un événement, jetant justement le trouble dans le champ des
études féministes et queer, en cherchant à penser ensemble genre et sexualité, féminisme et subversion de l’identité pour définir un féminisme qui ne soit pas fondé sur
l’identité féminine. Le genre, comme étude des rapports de pouvoir constitue en cela une « catégorie utile d’analyse historique » pour reprendre l’expression de
l’historienne Joan W. Scott (article publié en français dans Les cahiers du GRIF, 37-38, printemps 1988). Butler montre par exemple que si la sexualité, lesbienne dans
son cas, peut-être entreprise de libération des assignations de genre, c’est d’abord l’exception qui donne la clé de compréhension. Ainsi le drag (travesti) révèlerait
la vérité de chacun : hommes, femmes, hétéros ou homos, nous ne ferions que nous travestir afin de nous conformer aux normes du genre et de la
sexualité ; ceux qui se croient les plus « normaux » risquant d’être les plus aveugles à leur condition.
Les identités, les normes et la naturalisation de ces normes sont alors bousculées dans leur fixité par les problématiques LGBT (qu’on songe à Thomas Beattie, premier
transsexuel enceint médiatisé). Butler l’expliquait ainsi au magazine Têtu (novembre 2008, interview croisée avec Beatriz Preciado, « Les
transgressives ») : « Ce qui est dangereux, c’est de penser que la masculinité est une chose bien précise et la féminité une autre et qu’elles ne peuvent être que
ça. Aussi, la mélancolie dont je parle apparaît surtout dans la formation d’identités rigides (…). Dans le monde gay et lesbien aussi, il peut y avoir une
certaine « police de l’identité ». Comme si, en tant que lesbienne, je ne serais que lesbienne, je ne ferais que des rêves lesbiens, je
n’aurais que des phantasmes avec des femmes. La vie, ce n’est pas l’identité ! La vie résiste cette idée de l’identité, il faut admettre l’ambiguïté ».
Car précisément la « valence différentielle des sexes », pour reprendre l’expression de François Héritier, semble s’inscrire dans les structures élémentaires de
parenté par le partage des sphères publiques et privées du côté, respectivement, du « masculin » et du « féminin » (idée à l’origine de l’exclusion des
femmes de la sphère publique ; on trouve un argumentaire en ce sens chez Xénophon), ces identités sexuées sont d’abord des normes et résultent d’une construction
historique, à la fois sociale et politique.
Sur ces processus de construction on pourra lire, parmi de récents essais, celui de Louis-Georges Tin, L’invention de la culture hétérosexuelle (éditions Autrement,
2008) invitant son lecteur à « sortir l’hétérosexualité de “l’ordre de la nature”, et la faire entrer dans “l’ordre du temps”, c’est-à-dire dans l’Histoire » (p.11),
l’hétérosexualité relevant d’un processus culturel initié, selon l’auteur, à partir du XIIe siècle. Mais dans la coupure entre une sphère « féminine » et
« masculine », c’est le XIXe siècle qui édicte de nouvelles normes, contribuant à la fois à la naturalisation et à la codification de la place de
« la femme » et, en réaction, à la naissance du féminisme. Ainsi voit-on s’ériger dans la littérature et la presse des identifications sociales et politiques
codifiées par les rapports de genre. On connaît par exemple le rôle des manuels de savoir-vivre, du mariage et du trousseau (étape qui marque l’accession de la jeune fille à
l’âge des responsabilités adultes) dans la construction de la figure de la femme bourgeoise comme épouse, mère et maîtresse de maison.
Mais à côté de la « féminité », le XIXe siècle donne également naissance à la « masculinité » (notamment étudiée dans une perspective sociologique par Daniel
Welzer-Lang). Dans ce champ récent et moins connu de l’histoire des masculinités, Anne-Marie Sohn vient de publier un livre important : “Sois un homme !”. La
construction de la masculinité au XIXe siècle (éditions du Seuil, 2009). Au plus près des archives, elle s’attelle à l’historicisation de la masculinité en détaillant
l’évolution de son identité dans le temps, les lieux (au cabaret comme à l’usine) et les classes sociales. Elle nous entraîne dans le parcours initiatique des jeunes garçons
appelés à devenir des hommes en suivant les traces de leurs pères et s’appropriant avec les rites, les mots et les schèmes de pensée masculins (notamment marqués par la figure
du militaire). Mais l’auteure montre également le déclin de la violence comme figure positive du masculin, laissant ainsi place à une masculinité plus apaisée et raisonnée.
Evolution qu’Anne-Marie Sohn relie à la mise en place de la démocratie et d’une nouvelle civilité. Ce processus de démocratisation fait ainsi écho à l’actualité la plus récente.
La déclassification psychiatrique de la transsexualité ouvre-t-elle une nouvelle étape, comme a pu l’être le PACS, dans l’avènement d’une véritable démocratisation
sexuelle ?
Une démocratisation qui passera d’abord, comme l’explique Eric Fassin, par la dénaturalisation des normes. Des normes qui ne sont plus pensées comme des essences, des
données de toute éternité, mais « comme le produit d’une construction, et donc potentiellement d’une délibération politique » (entretien avec J.Lindgaard et
S.Bourmeau, Les Inrockuptibles, n°452-454, juillet-août 2004).
lien de l'article : http://www.mediapart.fr/club/edition/usages-et-mesusages-de-l-histoire/article/170509/transsexualite-une-decision-historique
Dans son édition du lundi 18 mai, Le journal L'Humanité titre La transsexualité n'est plus une maladie.
Après avoir fait un rappel historique - "Il a fallu attendre 1990 pour que l’homosexualité soit exclue la liste des pathologies recensées dans le manuel
Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) - , Sophie
Bounio évoque "le refus de la transphobie" : si l’association Homosexualités et Socialisme souligne qu’il s’agit là d’une réponse
donnée à une revendication de longue date, elle insiste surtout sur le fait qu’il est « temps, à présent, de passer du symbole aux actes concrets, en luttant contre les
violences et les discriminations qui pèsent sur les trans ». Car, au-delà de « cette mesure de déclassification, il reste encore beaucoup à faire pour que les
transsexuels soient pleinement reconnus comme des citoyens de première zone », complète la communauté lesbienne, gay, bi et trans de France. Une revendication portée dans
une tribune publiée dans le Monde de ce week-end et
signée par des personnalités politiques de gauche (Martine Aubry, Daniel Cohn-Bendit, Marie-George Buffet, Jacques Delors…) et des intellectuels (Élisabeth Badinter, Elfriede
Jelinek…). L’appel est aussi clair qu’universel : le refus de la transphobie. Apparenter la
transsexualité à une maladie mentale est une « vision archaïque (qui) n’est pas seulement fausse et insultante » mais « justifie, voire renforce, les
discriminations et stigmatisations », écrivent-ils. Comme le rappelle SOS Homophobie, la part des discours homophobes sur Internet
(15 % en 2008 contre 11 % en 2007) est marquée par une
« très forte progression ». Si en 2008, les agressions physiques ont sensiblement baissé par rapport aux six
dernières années, elles sont le plus souvent le fait du voisinage (26 %), commises dans des lieux publics (25 %) ou par la famille (15 %).
Lien de l'article : http://www.humanite.fr/2009-05-18_Societe_La-transsexualite-n-est-plus-une-maladie
source :
genethique.org - La Synthèse de presse bioéthique du mercredi 20 mai 2009
Alors que la ministre de la Santé, Roselyne Bachelot, a saisi la Haute autorité de santé (HAS) en vue d'un décret sortant la
transsexualité de la catégorie des affections psychiatriques, Le Monde publie une tribune intitulée "refusons la transphobie, respectons l'identité de genre
!".
Parmi les signataires, citons la première secrétaire du PS, Martine Aubry, la philosophe Elisabeth Badinter, la secrétaire nationale du PCF, Marie-Georges Buffet, le président
du groupe Verts au Parlement européen, Daniel Cohn-Bendit, l'ex-président de la Commission européenne Jacques Delors, le président de la Ligue des droits de l'homme, Jean-Pierre
Dubois, le président du Conseil régional d'Ile de France, Jean-Paul Huchon, le député Noël Mamère...
Ces-derniers demandent :
"- A l'OMS (Organisation mondiale pour la Santé, NDLR) de ne plus considérer les transsexuels comme atteints de troubles mentaux, et de promouvoir l'accès à des soins
adaptés aux demandes des personnes concernées.
- Aux organes des Nations unies pour les droits de l'homme d'enquêter sur les abus dont sont victimes les personnes trans, et de prendre les mesures nécessaires pour les
combattre.
- Aux Etats du monde de prendre toutes les mesures nécessaires, dans le respect des principes de Yogyakarta, pour que les personnes transsexuelles puissent bénéficier d'une
prise en charge médicale si elles le souhaitent, y compris pour la réassignation sexuelle ; pour qu'elles puissent adapter leur état civil à leur genre revendiqué ; pour
qu'elles puissent vivre leur vie sociale, familiale et professionnelle sans être exposées aux discriminations, préjugés ou violence transphobes ; pour qu'elles soient protégées
par la police et par la justice des agressions physiques dont elles sont la cible".
Le Quotidien du Médecin (Stéphanie Hasendahl) 20/05/09 - Métro.fr 18/05/09 - Le Monde 17/05/09
lien de l'article : ttp://www.genethique.org/revues/revues/2009/mai/20090520.5.asp
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